titre Chamulas,Mexique



       Il fait bon dans le car de Carlos qui nous emmène vers San Cristobal de Las Casas. La journée a été magnifique. Nos yeux sont encore remplis des paysages du canyon du Sumidero, ses oiseaux, ses crocodiles, la brise raffraichissante quand nous filions à toute allure au fil de l'eau.
La route monte insensiblement. C'est bientôt la fin du jour, le soleil disparaît au loin, de l'autre côté de la vallée du Grijalva.
Luis nous parle de la vie des indiens dans le Chiapas. Ses paroles nous bercent. La route monte toujours et serpente maintenant entre les collines. La végétation devient plus épaisse. Nous dépassons de vieux camions poussifs pleins à craquer d'indiens rentrant du travail en bas, dans la vallée. Luis nous parle toujours de la vie des indiens. La route monte maintenant dans une végétation mi tropicale, mi montagnarde.
"demain je vous emmène dans les couloirs du temps, vous verrez, c'est extraordinaire". Que veut-il dire par là ? Nous traversons un petit village, quelques maisonnettes surmontées d'une petite croix. Très peu de voitures, des femmes le long de la route, souvent chargées d'un enfant qu'elles portent dans le dos, sanglé dans le rebozo, un grand châle bleu à tout faire.
La nuit est maintenant presque tombée. Des fumées s'échappent de quelques cabanes. La température a du baisser avec l'altitude. Un autre village. De plus en plus d'indiens, les hommes portent une chemise claire et un chapeau de paille, les femmes une grande jupe et leur châle souvent bleu.

buvette,Chiapas,Mexique Des huttes sommaires servent de bar ou de restaurant ; un mets indéterminé mijote dans un grand chaudron sur un feu de bois. Le long des quelques maisons du village, les habitants se regroupent, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Il est certainement inconvenant de s'afficher ensemble quand on est descendant des MAYAS.
La nuit est tombée depuis longtemps quand nous arrivons à San Cristobal de Las Casas. Le centre ville est très animé. Notre hôtel (cinq étoiles !) se trouve dans une petite rue calme près du centre. Il est ravissant, il aurait pu servir de décor aux aventures de Zorro.
hotel,San Cristobal,Chiapas Deux indiens Tzotziles coiffés de leur curieux chapeau à rubans jouent des airs locaux sur un xylophone.
Des fillettes indiennes nous proposent des bracelets multicolores pour quelques pesos. Ces enfants ne sont ni ennuyeuses ni agressives. Elles arborent un sourire plus malicieux que quémandeur ou apitoyant. Le dîner se déroule calmement. Chacun ira se coucher assez tôt, la journée a été riche.

C'est le matin. Après un copieux petit déjeuner, nous partons pour le village de San Juan Chamula. L'air est étonnamment frais. Rien à voir avec la canicule d'hier. Nous montons quelques Km vers le village. Il n'est pas encore 8 Heures, la vallée baigne dans une brume légère. Le soleil pointe timidement son nez quand nous arrivons sur la place du village.
Les recommandations sont strictes et ne souffriront aucune dérogation : il est formellement interdit de photographier un indien ! En effet, ils croient qu'on leur vole leur âme. Ils ne pourraient plus accéder à leur paradis après avoir traversé les 7 montagnes puis les 7 rivières.
Luis nous a expliqué : les indiens Chamula qui vivent ici sont des tzotziles, une des ethnies Mayas ; leur mode de vie n'a pratiquement pas changé depuis des siècles. Le centre du village est occupé par une église blanche, rehaussée de couleurs vives. Devant, une grande place pavée. Plusieurs croix de bois peintes en vert entourent cette place. Malgré l'heure matinale, la place est déjà animée.
A la descente du car, tandis que Luis va remplir de curieuses formalités auprès des autorités locales Chamula, nous sommes submergés par une multitude d'enfants. Des fillettes surtout. Elles veulent toutes nous approcher et nous vendre des bracelets et des ceintures multicolores. D'ou vient que nous ne soyons pas gênés par ces enfants pourtant si pressants et bruyants ? D'abord, elles ne mendient pas, elles veulent simplement vendre le produit de leur artisanat, elles ne font pas pitié non plus. Ce sont des fillettes adorables, souriantes, elles respirent la santé malgré leurs pieds nus. Elles sont vêtues, comme leurs mères d'une jupe longue colorée et portent un châle, toujours bleu chez les Chamula ; certaines, les plus grandes, portent un bébé dans le dos.
Le plus extraordinaire, c'est qu'elles parlent Français. " bonjour ", " Comment tu t'appelles ", " Moi je m'appelle Véronica ", " Achète mon collier ", " Un crayon pour l'école ", " Après, Après ". Elles ne comprennent peut-être pas ce qu'elles disent, mais que penser d'une certaine catégorie de mexicains considérant les Chamulas comme des analphabètes car ne parlant pas l'espagnol.
Voyant que leur commerce ne prend pas la tournure voulue, les fillettes utilisent une autre stratégie. Elles nous offrent un bracelet, " Pour toi ", " Cadeau ", " Après, Après ". Leurs grands yeux noirs brillent d'un sourire espiègle. Luis nous explique. Elles offrent des cadeaux, l'usage chez les Chamulas veut qu'on leur en offre un en retour. Elles attendent simplement la fin de notre visite pour nous solliciter à nouveau.

Luis nous rassemble tout au fond de la place. En face, de l'autre côté, l'église.
Si l'accueil des fillettes Chamula est chaleureux, celui des adultes est au minimum indifférent, voire hostile. Nous sommes tolérés ici, mais à condition de respecter les règles. Le Chamula est fier, il n'a pas conscience d'être si différent de nous par son mode de vie, il ne supporterait pas d'être regardé comme une bête curieuse.
Le centre de la place est vide. Autour, quelques femmes, assises en tailleur devant le produit de leur récolte attendent le client. Elles portent toujours le châle bleu, parfois une tête de bébé endormi émerge dans les replis du tissu. Plus loin, un groupe d'hommes discute ; certains portent une chemise, mais la plupart portent un curieux poncho de laine écrue ou noire, tissée sans être filée, resserrée à la taille par une ceinture. L'aspect en est pour le moins rustique.
San Juan Chamula,MexiqueC'est maintenant le moment pour prendre la photo de l'église, seulement de loin, et pas question de photographier les indiens autour. Puis nous nous dirigeons vers l'église, en groupe serré.
Un indien, vêtu d'un poncho écru et portant un grand bâton en bandoulière nous aborde d'un air peu amène. Il s'agit d'un garde Chamula. L'état mexicain consent a laisser aux Chamulas une certaine autonomie, ils ont donc leur administration, leur police, mais les armes à feu sont interdites et remplacées ici par d'impressionnant bâtons.

Luis pousse la porte de bois peint en vert, et nous pénétrons dans l'église. La porte se referme derrière nous.
Ou sommes nous ? Par quelle magie avons nous pu traverser le temps ? Je n'en crois pas mes yeux. Je regarde autour de moi, je n'ose pas bouger. Oh bien sûr, il s'agit d'une église comme on en voit tant dans la région, mais l'intérieur est vide. Plus de banc, plus de mobilier, plus d'autel. Quelques tableaux, vestiges d'un chemin de croix, sont encore accrochés de ci de là, mais qui pourrait dire ce qui se cache derrière ces toiles noirâtres et craquelées. Plus rien ? Si ! Le long des murs latéraux les statues des saints, il y en a bien 12 au moins. L'atmosphère est sombre, seuls quelques rayons de la lumière matinale pénètrent par les vitraux poussiéreux. Le sol est jonché d'aiguilles de pin. Pas un endroit qui n'en soit recouvert.

Une vieille femme, le visage buriné par le soleil, vient d'entrer. Elle s'agenouille devant une des statues. Ses longues nattes grisâtres pendent sur ses épaules. De ses mains, elle écarte les aiguilles de pin devant elle. D'un repli de sa longue robe multicolore, elle sort de petites bougies. Elle les allume une à une, calmement, et les colle sur le sol. Quand elle en a aligné environ 8, elle se met à prier en silence. Nous n'existons pas pour elle, pas plus que pour les autres indiens qui sont ici. Ils font plus que nous ignorer, ils ne nous voient pas.

Chamulas,MexiquePlus loin, un rituel me fascine. Une femme entre deux âges est agenouillée devant une rangée de petites bougies allumées. A côté d'elle, un indien, vêtu de sa tunique de laine écrue si typique récite des incantations. Dans sa main gauche, il tient trois œufs qu'il passe et repasse de bas en haut sur le dos de la femme. Puis il se saisit d'une baguette décorée qu'il passe cette fois ci devant la poitrine de l'indienne. A ses pieds, deux bouteilles, de Coca Cola semble-t-il.
A quelques mètres, le même rituel semble se dérouler. Mais là, c'est toute la famille qui s'est déplacée. Le Chaman récite des incantations auprès d'une vieille femme. A côté d'elle, assise à même le sol, une femme beaucoup plus jeune. Elle est entourée de deux petits enfants. Ils sont calmes et silencieux, mais leurs regards vont et viennent sur tout ce qui les entoure, indifférents au recueillement des parents.
A voix basse, Luis nous explique les croyances des Chamulas. Leurs rituels remontent à la nuit des temps et n'ont que très peu évolué depuis les premiers Mayas. Pour entrer en communication avec son dieu, l'indien doit d'abord se purifier les pieds. Ce rôle est assuré par les aiguilles de pin qui tapissent le sol. Il doit ensuite se purifier l'estomac. Autrefois, il absorbait une mixture à base de maïs fermenté, mais aujourd'hui, il utilise le Coca Cola qui provoque des rôts beaucoup plus rapidement. Après ces préliminaires, l'indien devra se purifier l'esprit. Il utilisait à l'origine la mezcaline, une substance hallucinogène extraite de certains cactus. Aujourd'hui, malheureusement, il utilise l'alcool qui laisse des séquelles bien plus profondes.

Dans le fond de l'église, ou se dressait l'autel, un indien prie. Il semble invectiver son Dieu et lui reprocher on ne sait quoi. Les indiens craignent leurs dieux, mais ils ne leur sont pas soumis. Si une prière n'a pas été exaucée, ils lui en font le reproche et le menacent d'aller voir ailleurs un Dieu plus généreux.
Tout au fond de l'église, pas de Christ, mais la statue de Saint Jean Baptiste. C'est en effet le saint que les Chamulas placent au dessus de tous les autres. Parmi les autres statues de saints, disposées de chaque côté de l'église, certaines portent un éclat de miroir en guise de collier. Ce sont en quelque sorte les Saints Patrons. Il y a celui du paysan, celui du berger, chaque métier a le sien. Quand le Chamula a passé ses trois étapes de purification, il voit son âme dans le reflet du miroir.
Plus curieux encore, les Saints qui ne portent pas de miroir. Ce sont les saints des animaux domestiques, du dindon, du mouton J'ai une pensée pour Jessie en passant devant le Saint des petits chiens.
Alors que nous nous dirigeons silencieusement vers la porte, pas moins d'une douzaine d'indiens entrent d'un pas décidé. Ils sont tous vêtus de la tunique écrue. Ils se disposent en demi cercle, l'un d'eux leur faisant face, l'air grave. Sans doute des notables venus débattre d'un problème important.

En franchissant le seuil de l'église, il me semble que nous changeons d'époque. Le soleil a dissipé la fraîcheur matinale. Les petites indiennes et leurs bracelets multicolores sont toujours là, plus volubiles que jamais. Elles ont bien mérité leurs bonbons, leurs stylos, et quelques pesos pour leurs bracelets. Quel contraste entre leurs piaillements joyeux et l'atmosphère mystique de l'église.
Je n'avais pas remarqué que les croix autour de la place sont ornées de branchages. Les Chamulas ont été convertis au christianisme dit-on. En fait ils ont adopté les symboles de cette religion pour perpétuer la leur. Le symbole du maïs, source de vie chez les mayas est une croix feuillue coïncidence ?

Déjà nous remontons dans le car pour quitter ce village. Les images défilent par les vitres du car. Les parcelles de terrain sommairement défrichées entourant les maisons sont maintenant animées. Ici un indien cultivant sa parcelle avec une pioche sommaire, là une femme, le dos courbé sous la charge, là encore une fillette, elle porte sur son dos un bidon de 20 litres. Il me semble que le bidon est plus lourd que la fillette.
Encore quelques dizaines de minutes et nous atteindrons San Cristobal et son marché coloré. Un marché d'indien pour les indiens, unique et authentique.
Personne ne parle dans le car ; les yeux dans le vague, chacun revit ce voyage dans le temps.
Un voyage que l'on n'oubliera pas de sitôt.
 


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Dernière mise à jour le
14/07/2001
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